Le Christianisme dans le Caucase entre le passé et le présent

Le Christianisme dans le Caucase : les vestiges de l'Eglise autocéphale au Karabagh

 

Il est un territoire qui a été longtemps ignoré dans l’écriture des premiers pas de l’extension du message évangélique. La région du Caucase retient les traces précoces du passage des premiers chrétiens, et une de ses provinces était restée dans l’ombre. Pourtant, tant du côté de l’église catholique que de l’église orthodoxe, on évoque le martyr de saint Barthélémy à Albanopolis, une ville de la côte caspienne occidentale, dans une région connue par les historiens de l’antiquité sous le nom de l’Albanie du Caucase. Ce vieux royaume presque effacé des mémoires fut très précocement parcouru par les porteurs du christianisme naissant et gagna la tête du royaume.

Les récents événements militaires dans le Haut-Karabagh ont fait ressurgir le souvenir de ce vieux royaume chrétien. Les anciens récits présentent cette Albanie du Caucase comme une fédération d’une vingtaine de tribus locales, dont l’une d’entre elles a traversé les siècles : il s’agit de l’ethnie des Oudines (ou Oudis). Une délégation d’entre eux s’est rendue dans la région de Kelbadjar, récemment restitué à l’Azerbaïdjan à la suite des accords avec l’Arménie voisine. Dans cette région, se trouvent quelques anciens monastères remontant au temps de cette Albanie du Caucase et de son Eglise autocéphale qui a survécu, nominalement du moins, jusqu’à la moitié du XIXe siècle. Le face à face entre les descendants de cet ancien peuple avec les témoignages bâtis de ses ancêtres furent des retrouvailles émouvantes. Une cérémonie religieuse, selon une liturgie qui leur est propre, a été célébrée le 4 décembre 2020 dans le complexe monastique de Khoudaveng.

Mais le chef de la délégation, un érudit azerbaïdjanais, s’étrangle à la constatation des transformations opérées sur les édifices, visant à leur donner une identité arménienne factice. Il signale notamment des croix arméniennes, ajoutées dans des murailles, que certaines études font remonter au VIIIe siècle, se rapprochant des évocations de Mkhitar Gosh, un chroniqueur du XIIe siècle. Ces adjonctions de symboles religieux de l’Eglise apostolique grégorienne arménienne sur des édifices bâtis antérieurement ou relevant de l’Eglise autocéphale de l’Albanie du Caucase ne sont pas un fait rare. Cette pratique tendant à « grégorianiser » des lieux de culte albaniens est malheureusement le résultat d’une longue tentative d’effacement délibérée de cette antique Eglise albanienne et de son empreinte sur ce territoire.

On s’approche ici de la notion de mémoricide. Mais quelles furent les étapes principales de cette disparition programmée ? Après que la Russie eut affermi son emprise sur le Khanat de Karabagh et de Gandja vers 1805, l’administration tsariste se mit à organiser les régions nouvellement conquises selon ses plans. Ainsi en 1815, le Catholicossat (siège du sommet de la hiérarchie cléricale) d’Albanie du Caucase fut placé sous l’autorité d’un évêque métropolite. Une seconde étape fut l’intégration par Nicolas 1er, en 1836, de cette Eglise dans l’Eglise apostolique arménienne, abolissant la fonction d’évêque métropolite et transformant cette aire religieuse particulariste en de simples diocèses ordinaires de l’Eglise arménienne, les diocèses d’Artsakh et de Shemakha.

Dans son ouvrage sur le christianisme dans le Caucase, Marion Duvauchel écrit : « La quasi- négation de cette Eglise de l’Albanie du Caucase à notre époque, et la négation persistante de son importance et de son indépendance, face à l’Eglise géorgienne dans une moindre mesure, mais surtout à l’hégémonie répétée de l’Eglise arménienne, remonte à des temps proches de leurs fondations. Le clergé arménien tient ainsi d’un côté à affirmer la primauté de son magistère sur le Caucase du Sud et tient lieu, d’un autre côté, de vaisseau amiral de l’affirmation nationale arménienne dans cette zone. Cette association du spirituel et du temporel apparait comme une constante dans l’histoire arménienne depuis les anciens temps. »

Cette absorption d’une antique Eglise autocéphale, octroyée à l’Eglise arménienne, consommait sa disparition. Ses archives seront détruites plus tard par le clergé arménien en 1910. On aura donc effacé jusqu’aux traces écrites de l’existence de l’Eglise autocéphale. On ne parlera plus désormais que d’Eglise arménienne au Karabagh. Entre temps, à partir de 1828, une immigration de peuplement arménien dans le Caucase du Sud, et notamment au Karabagh, aura été un élément facilitateur de ce transfert et de cette disparition.

Deux élément conjoints et quasi simultanés auront ainsi raison de la population originelle de l’ancienne Albanie du Caucase et de ses structures religieuses distinctes de celles de l’Arménie. Cet expansionnisme arménien dans le Karabagh aura donc pris la forme d’une arménisation de la population, physiquement et linguistiquement, ainsi qu’une « grégorianisation » des structures religieuses par fusion au sein de l’Eglise apostolique arménienne. Bien des églises et monastères de la région du Karabagh sont ainsi, pour la plupart, des édifices ayant relevé de la juridiction de l’Eglise disparue de l’Albanie du Caucase.

Source : Sh. AGHALAROVA (AZERTAC, Paris)

 

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