Faut-il réformer l’islam ?

Proclamation de l’Islam en France

Face à l’essor de l’islamisme militant, de nombreuses voix appellent à une remise en question de la vision radicale de cette religion, qui pose aujourd’hui problème dans beaucoup de pays. Mais la méthode ne fait pas l’unanimité́.

 Courrier International

oui Il faut sortir de l’idéologie extrémiste

 

The Daily Telegraph Londres

 

Les responsables politiques, religieux et locaux ont insisté en chœur sur la nécessité de présenter un front uni face à l’abominable attaque terroriste de Westminster. Ce désir de cohésion sociale est parfaitement légitime, et il est heureux qu’il n’y ait eu aucune réaction violente contre les musulmans pacifiques qui n’ont pas l’intention de terroriser quiconque.

Mais, pour respectable qu’elle soit, cette préoccupation ne doit pas nous faire négliger le caractère profondément religieux de la radicalisation à l’origine de cet acte terroriste et de tous ceux qui ont été commis dans le monde. Le discours salafiste wahhabite qui sous-tend l’extrémisme et ses conséquences terroristes est fondé sur une interprétation sélective et intégriste des premières pratiques de l’islam, et sur la conviction qu’elles fixent toutes les règles à suivre aujourd’hui en matière de droit, de gouvernance et de société́.

Il est également nécessaire d’identifier et de stopper tous les agents et complices de l’idéologie extrémiste, ceux qui en font la promotion dans nos universités, nos écoles et nos prisons, mais aussi dans les mosquées et les madrasas [écoles religieuses].

Prison. À cause de cette mentalité́, trois chrétiens ont été condamnés en Iran à entre flagellés en public parce qu’ils avaient bu du vin de messe, et une paysanne pauvre a été́ condamnée à mort au Pakistan pour blasphème alors qu’elle n’avait fait que confesser sa foi chrétienne. Le gouverneur chrétien de Jakarta a également enté accusé de blasphème pour avoir cité le Coran. Les bahaïs [en Iran] et les ahmadis [en Inde] n’ont pas d’existence légale dans leur propre pays. Ceux qui se sont convertis à d’autres religions et les athées sont attaqués ou mis en prison. Les femmes qui portent des vêtements “impudiques” ou se déplacent librement sont harcelées.

Le processus de radicalisation tout entier doit en outre être replacé dans son contexte, ce “bruit de fond” généralisé à l’intérieur du monde islamique et émanant de lui. Bien que les radicaux n’aient accédé au pouvoir que dans une poignée de pays, leur influence maléfique se pro- page largement. L’introduction de la charia, entendue dans son sens le plus étroit, a engendré la négation des libertés d’opinion, d’expression et de religion par des lois draconiennes sur le blasphème et l’apostasie. Les femmes ont vu leurs droits à l’éducation, à l’emploi et à la vie familiale se restreindre de plus en plus. L’histoire du djihad armé est glorifiée, et l’enseigne- ment de la haine des autres religions et des autres cultures est entré jusque dans les manuels scolaires, atteignant presque deux générations de jeunes.

Liberté́. L’absence de perspectives, le fort taux de chômage et la corruption figurent bien sûr parmi les facteurs à l’origine de la radicalisation, mais nous ne pouvons pas nier qu’elle soit le résultat de la pression constante exercée par des fondamentalistes rétrogrades.

Cette mentalité́ [musulmane] radicale ne se limite pas au monde islamique. La Grande-Bretagne est peut-être une ile du point de vue géographique, mais pas de celui des idées, des idéologies et des courants culturels et religieux. Outre l’essor des nouveaux medias, des étudiants, des missionnaires, des enseignants et des dirigeants religieux entrent et sortent constamment du pays. Le résultat cumulé est la reproduction au Royaume-Uni de mentalités apparues ailleurs.

Il est naturel que, au lendemain de l’attentat, les experts se concentrent sur les aspects sécuritaires de la situation. Mais il ne s’agit certainement pas d’une simple question de sécurité́. Le problème est aussi religieux et culturel. Que pouvons-nous donc faire d’autre ?

Les politiciens, les dirigeants locaux et les responsables religieux musulmans doivent de toute urgence tenir un contre- discours clair, en opposition non seulement au djihadisme, mais aussi aux fréquents et véhéments appels à une plus grande “islamisation” des communautés et de la société́.

De concert avec quelques courageux érudits et dirigeants du monde musulman, ils doivent proclamer sans attendre leur respect pour la liberté́ de religion. Dire qu’il n’existe pas de punition légale pour l’apostasie et le blasphème. Que les femmes sont libres et qu’elles ont les mêmes droits que les hommes. Et que le djihad doit s’entendre aujourd’hui en termes purement défensifs, avec des garde-fous issus de la tradition, similaires aux critères d’une guerre juste.

Un tel manifeste “détoxifierait” l’atmosphère dominée depuis trop longtemps par les réquisitoires extrémistes.

Ces leaders et le gouvernement pourront alors coopérer pour s’assurer que cette vision de l’islam soit entendue et intégrée dans toutes les communautés du pays. Aucun plan de sécurité́, aussi sophistiqué soit-il, ne pourra produire cet effet sur la cohésion et l’harmonie sociales.

 

Michael Nazir-Ali Publié le 24 mars

 

 

non Appeler au changement ne suffit pas

 

Al Hayat Londres

 

Des appels au “renouveau du dis- cours religieux” ou à la “réforme religieuse” se font entendre dans le monde arabe. Ils sont généralement formulés individuellement ou collective- ment par les mêmes éditorialistes, chercheurs ou militants qui sont favorables aux réformes politiques en vue d’un État démocratique, citoyen, laïc et juste. Et qui, souvent, sont également proches de ceux qui veulent renouer avec les idées de la gauche arabe.

Il existe en effet un sentiment aigu de l’échec global des modèles en vigueur jusque-là̀, ainsi que de la nécessité d’un approfondissement des analyses, de nouvelles propositions et approches théoriques pour expliquer la triste réalité́ que nous connaissons depuis la mise en échec des révolutions arabes. Au niveau gouverne- mental, on en appelle aussi à la réforme religieuse, à l’instar du président égyptien Abdelfattah Al-Sissi [et de son fameux dis- cours sur la nécessité d’une “révolution” du discours religieux en décembre 2014].

Les intellectuels laïcs et prodémocrates – souvent de gauche – et les régimes en place ont une caractéristique en commun. Tous adhèrent à une vision volontariste, c’est-à-dire qu’ils croient en la capacité́ à “produire” une pensée ou une théorie politique ou doctrinale. Ils pensent qu’il suffit, à grands coups de mobilisation de spécialistes en sciences humaines et religieuses, de formuler de nouvelles idées pour qu’on puisse les répandre dans la société́, qui n’aura d’autre choix que de les adopter, après quoi tout le monde vivra dans la paix et le bonheur.

Or les bibliothèques arabes ne souffrent pas d’un vide au rayon de la réforme religieuse ou politique, ni au rayon de la critique du récit national et historique [mythifié], qui crée une mentalité́ impériale trompeuse et en décalage avec la réalité́. Le problème réside dans l’épaisseur de la couche de poussière qui recouvre ces ouvrages. Autrement dit, personne ne demande à les lires.

Les hérauts de cette vision “volontariste” n’ont pas compris que la réforme ne peut être affaire d’appels lancés d’en haut, peu importe qui en soit l’auteur. La demande de réformes doit d’abord venir d’en bas, de la société́ elle-même. D’autant que la population est convaincue que les appels lancés en haut lieu sont forcement dictés par des considérations politiques et politiciennes. Par ailleurs, cela ne relève pas du renouveau du discours religieux d’offrir une justification exégétique à la guerre internationale contre le terrorisme, alors même que les Etats concernés refusent d’examiner les raisons profondes qui ont produit le phénomène terroriste et contribué à son expansion.

Maturité́. Pour ce qui est du désir de ressusciter les discours de gauche, la pauvreté́ endémique [dans le monde arabo-musulman] ne suffit pas pour y arriver. Car les pauvres cherchent leur salut ailleurs, dans des partis qui sont aux antipodes de la gauche arabe, cette gauche qui a échoué depuis plus de quatre-vingt-dix ans à offrir une vraie solution convaincante pour assurer la justice sociale et combattre l’exploitation de l’homme par l’homme.

Cela ne veut pas dire que les “masses” sont soumises à un quelconque opium. Cela veut dire par contre que les mécanismes du changement dans le sens de la liberté́ et de la justice n’ont pas encore atteint une maturité́ suffisante. Aussi, l’échec des révolutions arabes nécessite de procéder à un examen franc et lucide, ce qui n’a pas encore été́ fait.

Les appels des intellectuels en faveur de la réforme et du changement souffrent toujours du même défaut : l’absence de base sociologique. Reste que des pans entiers de la société́ souffrent effectivement des formes actuelles de pouvoir. Ce seront eux qui détermineront la forme et le contenu des mobilisations à venir, que ce soit dans la rue ou dans les écrits des intellectuels. Et il faut s’attendre à ce qu’ils disent autre chose que ce qu’on a envie d’entendre.

 

Hussam Itani Publié le 10 mars

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