Les pays du Golfe dans la tourmente du confessionnalisme

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Compte-rendu de la conférence de Mathieu Guidère, à la Maison de la Chimie, le 30 janvier 2017

 

LES PAYS DU GOLFE DANS LA TOURMENTE DU CONFESSIONNALISME

Introduction : Définition et origine du confessionnalisme

Mathieu Guidère commence par définir le confessionnalisme (tâ’ifiyya, en arabe) comme étant le fait de mettre en avant une identité religieuse exclusive et excluante de toutes les autres identités (nationale, professionnelle, sexuelle, etc.).

A l’issue d’une étude sur le terrain de plus d’un an, il constate que tous les pays du Golfe souffrent aujourd’hui du confessionnalisme, à des degrés divers, et que ce mal sociétal est en train de contaminer les communautés musulmanes d’Occident et bien au-delà.

Il rappelle brièvement que le confessionnalisme s’affirme après la faillite du nationalisme arabe porté par divers régimes : l’Egypte de Nasser (1952-1970), la Syrie de Hafez Al-Assad (1969-2000) et l’Irak de Saddam Hussein (1970-2003). Mais l’étude historique montre que le phénomène s’affirme à partir de 1979, date à laquelle l’identité nationale laisse progressivement la place à l’identité confessionnelle dans la quasi-totalité des pays du Golfe.

L’auteur distingue à cet égard trois formes de confessionnalisme qui s’ancrent dans les sociétés arabes à la suite de trois événements majeurs qui se trouvent aux sources de ce confessionnalisme moyen-oriental : la Révolution islamique iranienne (1979), l’invasion de l’Irak (2003) et la montée en puissance de DAECH (2014).

Le confessionnalisme de la Révolution iranienne

La Constitution iranienne de 1979 initie un mouvement confessionnaliste qui ne cessera de prendre de l’ampleur. Il se caractérise par les traits suivants :

Tout d’abord, des pouvoirs absolus conférés à un Guide suprême, dont la conséquence sera sur le long terme que le religieux domine et contrôle le politique suivant la doctrine chiite de la « tutelle du Guide » (Wilayat al-faqih). Cette doctrine concerne également l’attente du retour du douzième imam Muhammad al-Mahdi, dont la conséquence sera la généralisation d’un message à caractère messianique et apocalyptique.

Ensuite, l’inscription officielle de l’école « chiite imamite / duodécimaine » comme Religion d’Etat entraîne inéluctablement une persécution des minorités à l’intérieur de l’Iran, à commencer par la minorité sunnite (environ 10% de la population).

Enfin, la mise en place d’une stratégie d’exportation de la Révolution islamique se traduit par la guerre Iran-Irak (1980-1988) et par la création de groupes armés pan-chiites dont le plus connu est le Hezbollah libanais en 1982.

Ce dernier annonce la naissance de l’islamo-nationalisme car il est issu de la rencontre entre la problématique ethnique (arabe) et de la question confessionnelle (chiite). Le Hezbollah, après avoir écarté le mouvement chiite Amal, met en place une stratégie d’hégémonie inspirée de son mentor iranien qui le place d’abord au centre de la vie politique libanaise puis au cœur de la géopolitique régionale : guerres contre Israël dans les années 2000 puis intervention militaire en Syrie et en Irak dans les années 2010, aux côtés des Gardiens de la révolution iraniens.

Le Hezbollah se fait surtout connaître, à ses débuts, par ses actions terroristes, qui ensanglantent les années 1980 : attentats du Hezbollah au Liban et à l’étranger, notamment la série d’attentats contre la France (attentat du Drakkar en 1983 et attentat de la rue de Rennes en 1986).

L’invasion de l’Irak et l’affirmation du confessionnalisme institutionnel

Le confessionnalisme institutionnel mis en œuvre au Liban par les Français (Constitution de 1926) va être imité par les Américains en Irak (Constitution de 2005). Il conduit à un partage du pays et du pouvoir entre trois groupes ethno-confessionnels. En effet, à partir de 2003, l’Irak c’est désormais : des Chiites (au sud), des Sunnites (au centre) et des Kurdes (au nord).

Cette répartition, outre le fait qu’elle officialise la confusion des catégories ethniques et confessionnelles, fait abstraction du fait que les Kurdes sont majoritairement Sunnites tout comme les habitants du centre de l’Irak.

Dans le cas du Liban entre 1975 et 1990, ce confessionnalisme institutionnel conduit à la guerre civile en Irak et donne naissance, dès 2006, à l’organisation de l’Etat islamique (DAECH). Celle-ci accélère le processus de guerre confessionnelle au Moyen-Orient et exporte cette guerre en Occident. Depuis, outre la rivalité millénaire entre Sunnites et Chiites, la guerre fait rage entre les Sunnites (Arabes vs Kurdes vs Turcs). Cela conduit Mathieu Guidère à dire que « l’islam connaît aujourd’hui une véritable guerre de religion comparable aux guerres de religion chrétiennes du XVIe siècle ». Cette guerre interne à l’islam est décrite en détail dans son livre : La Guerre des islamismes (Gallimard, Folio, 2017)

Pour illustrer cette compétition interne à l’islamisme contemporain l’auteur cite l’exemple de l’Arabie saoudite, perçue jusqu’ici comme homogène sur le plan religieux. Pourtant, l’étude de Mathieu Guidère montre la diversité et la rivalité religieuses qui caractérisent aujourd’hui le royaume saoudien. Il insiste notamment sur le fait que cette diversité religieuse est due autant aux habitants locaux qu’à la main d’œuvre immigrée puisque l’Arabie Saoudite est le 4e pays qui accueille le plus d’immigrés au monde (après les Etats-Unis, la Russie et l’Allemagne). Enfin, tous les régimes et tous les courants religieux actuellement actifs dans les pays du Golfe sont la cible des attentats et du terrorisme takfiriste dont le conférencier rappelle les ravages au cours de la guerre civile algérienne (1992-2000).

Conclusion : Religion et Etat dans les pays du Golfe

Le confessionnalisme se nourrit aujourd’hui de la problématique de fond qui concerne la relation entre religion et Etat. Celle-ci demeure floue pour ne pas dire ambiguë : partout, la religion est instrumentalisée à des fins politiques et parfois politiciennes.

Si la situation dans les pays du Golfe est marquée par une compétition confessionnelle exacerbée entre courants politico-religieux, le confessionnalisme se traduit dans les démocraties occidentales par une incursion des catégories confessionnelles dans les discours politiques et médiatiques : « musulmans de France », « juifs de France », etc.

Ce « confessionnalisme sémantique », dénoncé par Mathieu Guidère, comme une atteinte à la citoyenneté et à l’identité nationale, risque d’être aggravé par l’émergence de leaders politiques populistes qui n’hésitent pas à recourir publiquement à ces catégorisations confessionnels en procédant à des généralisations abusives. C’est le cas notamment du président américain Donald Trump qui véhicule un discours confessionnaliste violemment anti-musulman. En France même, l’instrumentalisation du religieux de la part de certains hommes politiques porte préjudice au principe de laïcité, seul garant d’une vie en commun dans la paix et le respect.

 

Quelques suggestions de lecture pour aller plus loin :

Guidère M., La Guerre des islamismes, Gallimard, 2017.

Guidère M., Atlas du terrorisme islamiste, Autrement, 2017.

Guidère M., Le Retour du Califat, Gallimard, 2016.

 

Schémas diffusés par Mathieu Guidère lors de sa conférence (tous droits réservés à l’auteur)

 

 

Cette conférence est organisée en collaboration avec l’IPSE.

 

Institut Prospective et Securite en Europe Global Future

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